Récit de voyage en janvier 2010



Dimanche, 10 janvier 2010. Je sirote un verre de blanc en attendant l’heure de grimper dans un Boeing 747 dans lequel peuvent prendre place plus de quatre cents passagers en direction de La Havane. Dix sièges par rangée. Heureusement, il est à moitié vide. Je déteste les aéroports. J’aime les gares avec leurs buvettes poisseuses et les trains gentiment alignés. Les aéroports ne sont que cohue, bousculades, énervements, longues heures d’attentes, des contrôles à n’en plus finir, des cris de voyageurs empêtrés avec de volumineux bagages. Le grand brassage du bétail humain dont je fais partie. Quand je suis arrivé, le terminal était bloqué par des militaires en armes pour cause de bagage abandonné. Ils l’ont fait exploser. Il n’y avait rien. Du coup, la foule qui s’était trouvée bloquée s’est jetée sur les guichets d’enregistrement et la pagaille atteignit ce jour-là un paroxysme inégalé.

Ma décision de partir remonte à mercredi dernier. J’hésitais entre ce voyage, rejoindre Patrick au Burkina-Faso, une marche dans le Sahara et le Cambodge à cause de ma jolie coiffeuse cambodgienne. Mais cette conne m’avait envoyé promené quand je lui avais proposé un rencard pour qu’elle me file des tuyaux. Vous n’avez qu’à acheter le Guide du Routard, avait-t-elle répondu à mon aimable invitation. Après dix ans de brouille,
Patrick m’avait contacté à la suite au décès de Vévé. Sans rancune, m’avait-il dit, laissant entendre qu’il était favorable à une visite de ma part. Mais il n’avait pas répondu à mon mail par lequel je suggérais de venir en janvier. Exit le Burkina. D’un autre côté, un nouveau voyage à Cuba n’était pas pour me déplaire même si je n’avais plus de nouvelles de mon ami Antonio depuis son départ pour le Venezuela. En 1995, j’avais voyagé à Cuba durant tout le mois d'octobre. Patrick devait me rejoindre une semaine après mon arrivée mais son avion avait fait demi-tour et il avait laissé tomber. J’avais passé la fin de mon séjour havanais avec Antonio et Ludmilla dans une euphorie géniale. Je reviens cette fois pour quinze jours et j’ai réservé un hôtel à La havane et une voiture pour me rendre à Pinar del Rio. J’avais subordonné mon départ à la décision de Nafisa à qui j’avais proposé de passer quelques jours ensemble en Turquie pour ne pas la laisser seule. Elle avait décliné. 

Étrange cérémonial que celui des gros avions qui défilent à la queue leu-leu sur le tarmac. Lentement, ils viennent se placer sur la piste d’envol, marquant un temps d’arrêt avant de lancer leurs puissants réacteurs et de se propulser avec force et tout vibrant vers l’immensité bleutée au dessus des nuages. Comme un enfant, je me régale du repas qui nous est servi. Avec l’âge et l’accumulation des voyages, ma mémoire est devenue infidèle. Aurais-je tout oublié de mon premier voyage ? L’arrivée à La Havane me surprend, comme si c’était la première fois, le peu de lumières, les chaussées en mauvais état, les immeubles déglingués, les ombres dans les rues, les guimbardes qui crachent leur fumée noire. L’océan frappe le Malecon de plein fouet en levant des gerbes d’écume. À 7 h du soir, il fait nuit et froid. Un vent poussiéreux s’engouffre partout. Tout d’un coup, j’ai le cafard. Un bus de transfert m’amène à l’hôtel. La réceptionniste doute de ma réservation mais je me retrouve finalement dans une chambre triste. La fenêtre donne sur un mur qu’on pourrait presque toucher. Je suis fatigué. Des portes claquent de manière métallique. Je n’ai pas le courage d’aller manger quelque chose et me contente d’acheter une bouteille d’eau. Qu’est-ce que je suis revenu faire ici ? 

Lundi 11 janvier. Première nuit pénible à cause de froid et des courants d’air. Ce matin, j’ai demandé à changer de chambre et j’ai obtenu une suite avec vue sur la mer au dernier étage. Donc, tout va bien. C'est souvent comme ça, je dois attendre le lendemain de l’arrivée pour retrouver le plaisir du voyage. Il y a du soleil et la température n’est pas si désagréable même si les Cubains la trouvent inhabituellement glaciale. Dans les rues, l’animation commence à venir. Un petit marché agricole. Les tricycles à la recherche du client, une dame un bouquet de roses à la main. La rue a toujours ce côté négligé, pas sale, il n’y a pas de détritus, juste de la poussière. Il y a quelque chose d’indescriptible dans cette ville. Une ambiance difficile à restituer, la couleur et la structure urbaine. C’est parfois des façades borgnes peintes de fresques polychromes, des murs décrépis aux aspects marbrés à cause des mousses venues s’insérer dans les crevasses, des plantes étranges qui poussent n’importe comment. Comme cette maison dans la rue Virtudes avec un arbre qui prend racine au premier étage en rampant le long du mur. Il faut dire que cette maison est creuse, il n’en reste que la structure extérieure. Sauvage ou pas, la végétation est très présente. Les balcons sont encombrés de cactus et autres espèces non identifiées. Le linge sèche aux fenêtres. Des voix s’élèvent de partout. On s’interpelle entre les étages et la rue. C’est la musique de la vieille ville, dans les ruelles préservées de la circulation. La nostalgie trouve ici son compte. On n’est pas loin des villages des Sud, quelque chose qui a à voir avec toutes les enfances. Je me fais accoster par un type parlant excellemment le français. Il se présente d’ailleurs comme prof de français dans un collège. Un Cubain d’une trentaine d’années. Il me dit qu’il veut parler avec moi car ça lui permet de pratiquer. Je suis curieux de savoir ce qu’il veut vraiment. C’est toujours comme ça que ça se passe en général : une entrée en matière innocence et la vraie raison de l’abordage vient rapidement derrière. Il semble gêné et me fait signe de le suivre dans un bar où l’on boit ensemble un mojito. Là, il se détend et me parle politique, critique le régime, le manque de liberté, la situation bloquée, aucune issue, l’embargo, etc. Je ne vois pas pourquoi on serait plus en sécurité pour parler politique dans ce café où nous ne sommes pas seuls que dans la rue. Ce doit être un truc pour susciter la compassion. La vraie raison arrive alors. Il a enfant, un nourrisson qui a des problèmes d’urticaires et il besoin de couches de bonne qualité. Il m’entraîne dans un magasin où l’on peut payer en devises. J’achète pour 15 euros de couches qu’il va sans doute revendre au marché noir. À la Casa Victor Hugo (créée et financée par l'association Cuba Coopération France avec l'aide de l'Historiador de la Ville de La Havane), on voit des exemplaires de l’Éclipse et du Grelot de 1872. Des extraits de La Lune ("L’art d’être grand-père"), des dessins du Panthéon et de Notre-Dame, des affiches représentant la couverture des Misérables et une sculpture « sous forme de masque de Victor Hugo » de Jean Boucher. Ma fille Julie m’a chargé de ramener pour son ami David des revues de littérature cubaine. Elle m’a dit que si je voulais rencontrer des Cubains, je devais me rendre au Cafe Frances et demander M. Walter, un ami d’un de ses amis qui se ferait un plaisir de me faire découvrir la vraie Havane. La réceptionniste de mon hôtel ne connaît pas de Cafe Frances. Elle m’a conseillé de me rendre au Cafe Paris. Je déjeune d’une médiocre pizza avenue d’Italie (Galiano). L’endroit est bruyant. Ça parle, ça crie, une radio chante. J’aime ça. La Havane. La Vieja, joliment restaurée. Je ne reconnais pas les lieux. Je n’avais fait qu’y passer en 1995, happé que j’étais à l’époque par Antonio et ses amis. Le Centro, toujours déglingué, et le Vedado plus propret, ont moins changé. Je remonte San Lazaro pour essayer de retrouver l’appartement d’Antonio. Je reconnais le décor mais je n’arrive pas à retrouver le numéro exact.

Soir. Je suis une machine à marcher. Je ne peux m’en empêcher malgré mes chaussures neuves qui déjà me font souffrir. Une foule immense de jeunes gens était rassemblée devant la Casa Musica, avec des flics pour prendre soin de la belle jeunesse cubaine. Le barman de mon hôtel m’explique qu’il y a régulièrement des concerts de salsa et que le prix d’entrée est très peu élevé pour les Cubains. Dans un café, un orchestre joue les standards devenus incontournables de Compay Segundo. J’aime la ville quand elle est comme ça, vivante et joyeuse. La nuit, faute d’électricité, de nombreuses rues ne sont pas ou très peu éclairées. Il faut faire attention où l’on met les pieds car les trottoirs sont truffés de pièges invisibles. Il fait moins froid et le vent est tombé.

11 janvier. Habana Vieja, c’est le coin des touristes où l’on voit des jeunes femmes avec des corbeilles de fleurs et des rubans dans les cheveux. Elles sont en robe colorée et invitent les gogos à prendre la pause à côté d’elles pour la photo. Ce qui marche à merveille. Les couleurs sont là. Les figurantes déposent un gros baiser qui laisse des traces sur les joues d’un Lorrain rose de plaisir. Je suis sur une place au milieu de laquelle est dressée une statue blanche qui représente Carlos Manuel de Cespédes qui avait une bien belle moustache complétée d’une barbichette. Les Cubains l’appellent le Père de la patrie. À juste titre car il fut le premier à libérer ses esclaves et le premier et éphémère président de la république cubaine proclamée en 1874. Deux figurantes viennent me parler. Buenas dias. Je ne comprends rien à ce qu’elles me disent. Il y a aussi le vendeur de cartes postales et de livres. Les bougainvilliers sont magnifiques. J’essaye de trouver le nom de cette place où se trouve le musée d’histoire de la Havane. Plaza de Armas. Je cherche le Cafe Frances. Il y a toujours quelque chose qui m’arrête. Les vieilles Américaines font maintenant taxi, ce qui permet à leur propriétaire de les entretenir. Elles font partie du paysage au même titre que les sex-shops à Pigalle. Le problème avec ces bagnoles, c’est qu’elles dégagent une épouvantable fumée. À l’adresse indiquée à mon hôtel se trouve un Cafe Marina où l’on n’a jamais entendu parler de café français, le patron est d’ailleurs bien placé pour le savoir, lui qui connaît tous les cafés de la Vieja. Il ne connaît pas non plus de monsieur Walter. Il y a décidément trop de touristes dans le coin. Ça me tue, comme dirait le gamin de L’Attrape-cœur.

Lundi 11 janvier. Toujours à la recherche de ce Cafe Frances. C’est vrai quoi, ce serait vraiment cool de devenir pote avec ce Walter. On m’envoie au Cafe Paris où l’on n’a jamais entendu parler de Walter mais où l’on connait un Johnny Walker. On me conseille d’aller voir du côté d’une "Agence française" où l’on m’envoie au restaurant de l’"Union française", ce qui ne me rapporte rien que des ampoules aux pieds. Je marche dans la rue Desamparados qui longe le Canal de Entrada. J’interroge des passants dans un espagnol approximatif mais je ne comprends pas leurs réponses. Je chantonne Guantanamera et je suis bien. Pas mal de trottoirs sont ici revêtus avec une sorte de terrasseau. Moi qui croyais que cet art était une exclusivité de Pournoy-la-Chétive, j’en suis pour mes frais. Je suis retourné rue San Lazaro car je me suis souvenu que le numéro où habitait Antonio était le 110. L’appartement est fermé et les voisins se souviennent qu’un certain Tony habitait là mais qu’il est parti il y a bien longtemps. La voisine de palier me confirme qu’il n’est jamais revenu. Je cherche en vain dans le quartier la maison de Viria. En marchant dans la rue, je me prends une douche. C’est quelqu’un dans les étages qui n’a pas trouvé mieux que de vider un seau par sa fenêtre.

Lundi 11 janvier. En 1993 est sorti en France un film Cubain qui fit grand bruit. Réalisé par Tomás Gutiérrez Alea et Juan Carlos Tabío, Fresa y chocolate raconte la rencontre entre Diego, hédoniste que son homosexualité marginalise dans un pays dirigé par les virils Barbudos, et David, jeune étudiant communiste fils de paysans pauvres. Les deux hommes que tout sépare deviennent amis. Le film aura un immense succès et sera récompensé par de nombreux prix. Décor des quartiers délabrés de La Havane, du désormais célèbre glacier Coppelia et du palais décati où habitait Diego, au 418 de la rue Concordia, devant lequel je me trouve. À l’intérieur tout est en ruine. Les magnifiques décorations coloniales sont sérieusement endommagées. De l’étage provient une musique de salsa assez forte. Je ne peux m’empêcher d’y aller faire un tour. La Révolution a fait de l'ancien palais un immeuble multifamilial, comme on dit ici, et dans un appartement dont la porte est entrouverte j’aperçois trois filles qui dansent de manière déchaînées. Elles acceptent que je les prenne en photo. De nouveau dans la rue, je me retourne un instant pour admirer une jeune fille qui passe devant moi, en short très court et je soupire. Cheveux noirs, elle est magnifique. Le type qui se tenait à l’entrée du palais et qui m’avait indiqué sur le ton de la confidence que c’était bien ici qu’avait été tourné le célèbre film a maintenant disparu. Presque en face du palais, un immeuble art déco, tout en formes géométriques m’attire. Je croise dans les escaliers des femmes âgées qui descendent lentement et qui me saluent avec un regard souriant et amical. Un vieil homme qui habite dans les étages m’invite à entrer chez lui pour me montrer un ancien appareil photo de marque Fronca dont il est très fier.

Mardi 12 janvier. Je retourne déjeuner dans la cafétéria où j’étais hier pour y avaler une assiette de spaghettis mollassons. À force d’arpenter cette ville mal pavée, j’ai les pieds en compote. Je vais rentrer à mon hôtel, me masser à l’arnica et attendre le soir. Je m’arrête dans des librairies pour voir si j'y trouve les revues dont m’a parlé Julie pour son ami. Personne ne connaît. J’ai l’impression que David s’est trompé de pays. Je suis rentré dans une pharmacie pour savoir s’ils avaient quelque chose pour mes ampoules. Il y avait un très grand comptoir, des étagères immenses et très peu de médicaments. Quand j’ai parlé de mes pieds (pies) et des mes ampoules (ampolla), on m’a répondu « No hay
»

Après avoir consulté mes mails au café Internet du Habana Libre, je dîne au restaurant de l’hôtel où je rencontre un Suisse qui me raconte des histoires sans intérêt en dehors de quelques anecdotes sur Cuba. « Il n’y a pas de panneaux indicateurs, me dit-il. Tu te débrouilles avec ton GPS, avec le soleil ou avec ton pif
». Je vais à la Maison des Écrivains, qui est un endroit paisible, une belle maison coloniale repeinte et agrémentée d’un agréable jardin avec des palmiers, des plantes grimpantes et d’autres descendantes. Il s’y prépare un festival de rumba. Je rencontre un vieil homme affable qui se présente comme directeur d’un groupe folklorique. Il me force la main pour que j’achète un CD fabriqué maison. Je m’installe à une table avec lui dans les jardins alors qu'un concert se prépare. J’ai soudain l’impression d’être en Afrique. La musique est à base de percussions, répétitive, et les danseurs dansent la rumba, qui n’est pas la salsa. Tout le monde y va, de manière sensuelle et décontractée. Il faut que le corps bouge et c’est beau. Les danseurs semblent pris dans une sorte de transe qui les rend heureux. Deux autres Cubains viennent à notre table mais l’un des deux veut me parler un anglais très américain que je ne comprends pas. Il a un air arrogant et des accessoires bling-bling de rappeur. Au bout d’un certain temps, je me sens trop étranger, trop seul, pas les codes. Je pars et marche sans but dans les rues maintenant désertes où il y a toujours le son des voix, quelques sifflements brefs. J’essaye d’aller boire un verre au Cafe Paris mais il y a trop de monde. Je vais boire ma bière dans la cafeteria où je commence à avoir mes habitudes. Il y a pas mal de sexe un peu partout ici. Les jineteras me regardent, m’envoient un baiser et me font leurs avances. Il suffit d’un geste pour les amener à l’hôtel. Deux hommes se pointent à ma table. L’un me dit qu’il est musicien (ils sont tous musiciens) et qu’il va venir en France. Il me propose de venir habiter dans sa casa particular qui se trouve à côté de mon hôtel. Je lui dis qu’il revienne demain à dix heures. Sur le chemin de l’hôtel, je passe devant la Casa musica. J’hésite mais j’ai trop mal aux pieds. Je rentre à l'hôtel mais avant de gagner ma chambre, je vais boire un dernier rhum au bar. Pas mal de mecs se trimballent avec des filles d’ici. J’en ai marre de crapahuter pour crapahuter. Je voudrais vivre la nuit. Un moment, j’étais dans un bar. À la télé, il y a eu la météo et tous les consommateurs étaient scotchés. La météo est un sujet qui semble préoccuper beaucoup les Cubains en ce moment. Ils s’inquiètent de la fraîcheur qui pour eux est sibérienne. 

Mercredi 13 janvier. J’apprends en regardant TV5 Monde à l’hôtel qu’il y a eu un terrible tremblement de terre hier soir à Haïti, l’île voisine. Port-au-Prince n’est plus que ruines. À la télé cubaine, il est question du salon du Livre et l’émission enchaîne avec une exposition sur la Révolution où l’on peut voir des photos de Fidel en treillis et des reportages sur la Sierra Maestria et ses vertueux guérilleros. Il y est question d’une femme, une grande brune aux cheveux longs, d’une chanson genre Affiche rouge en moins pathétique, avec de gros plans sur des fleurs, des oiseaux et de l’eau qui coule entre les fougères. On revoit alors cette femme et l’on comprend qu’elle est la fleur de la Révolution.

J’aime regarder sur le Prado les enfants des écoles qui font leur gymnastique avec leur professeur mais je dois me rendre à Miramar, le quartier chic des ambassades, chez le correspondant de l’agence française qui m’a fourni le voucher pour la voiture que je dois prendre vendredi. J’ai oublié ce papier et il me faut un duplicata. Je prends un coco-taxi, sorte de taxi-scooter habillé d’une coque orange en résine qui le fait ressembler à un gros œuf de Pâques sur roulettes. Le chauffeur joue au guide en me montrant tous les lieux dignes d’intérêt qui se trouvent sur le trajet. Miramar s’étire sur plusieurs kilomètres à l’ouest le long de l’océan. La côte est constituée de roche déchiquetée peu propice aux bains de soleil et à la baignade. Cela me rappelle l’endroit où Antonio m’avait conduit et où j’avais failli me noyer, de l’autre côté de la Havane, vers San Pedro. Au retour de Miramar, je vais au Coppelia qui est toujours un lieu à la mode. Il y a du monde pour faire la queue. Les terrasses sont pleines hormis la petite située à l’écart et réservée aux touristes qui payent en devises. L’intérieur est composé de comptoirs dans la sale du bas et de petits salons à l’étage. Les coupes de glaces sont vertigineuses et ne coûtent que quelques pesos. Des affiches vantent la Révolution, ses exploits et ses héros. Le Coppelia est l’autre lieu du film Fresa y chocolate, d’où il tire son titre.

Chico chica rue Concordia. Cette rue, qui n'a pourtant rien d'extraordinaire, je l’aime. Contrairement à ce qu’on pourrait attendre d’un pays latin, les automobilistes ici respectent les piétons. Quand tu es à un passage, ils s’arrêtent et te laissent passer. Bien plus tard, entre Centro y Vieja, oigo jineteras murmurando « A esta noce mi amor
» y gatos tocando algunas notas de musica en las guitarras.

Jeudi matin 14/01/2010. De la chambre de mon hôtel, je regarde le mouvement qui va grandissant dans l’avenue de l’Italie (Galiano). Les toits forment un invraisemblable embrouillamini cubiste qui révèle les difficultés à rendre l’habitat fonctionnel. Du point de vue couleurs, on est dans une variation de gris. La mer elle-même, qui ondule là-bas doucement, est bistre. Le ciel est bas. Les terrasses des immeubles sont souvent pourvues de réservoirs d’eau. Les tuyaux qui tentent de reliés les choses entre elles tracent un itinéraire compliqué. Chaque terrasse a son carré de verdure et parfois son poulailler. La plupart sont trouées en leur centre pour donner la lumière au patio. Il y a parfois des toitures formées de tôle rouillée. On sent qu’on est dans la pénurie, dans la débrouille. Les antennes de télévision sont des installations dérisoires souvent rafistolées. On se demande comment les images peuvent être captées par ce genre de dispositif qui rappelle le poste à galène. En bas, sur les trottoirs, la vie s’anime peu à peu.

Je me retrouve dans la journée dans un lieu étrange, non loin de San Lazaro. La Callejon de Hamel, une ruelle occupée par des expositions-installations d’artistes consacrés à la peinture afro-cubaine sur lesquels règne Salavador Gonzales Escalona. Des peintures murales aux couleurs vives représentent des orishas, des saints locaux et diverses divinités agrémentées de réflexions existentielles. On me demande si je suis français. Je dois avoir la tête de l’emploi. Est-ce que je connais la discothèque Monte Christo me demande-t-on. L’ami de mon interlocuteur travaille comme DJ dans cette boite. Je suis français et il est étonnant que je ne connaisse cette boite parisienne. Mon interlocuteur est déçu mais il veut bien être indulgent si je lui achète des cigares. Un autre veut m’emmener au festival Buena Vista Social Club. Ils savent combien est grande l’admiration pour la bande de Compay Segundo en Europe et le nom du club de musique est devenu un argument aussi vendeur que le rhum et les cigares. Plus tard, dans la librairie de la Place d’Armes, je trouve une des revues dont ma fille m’a passé commande. J’en ai pris quelques autres que j’ai payées en pesos cubains, deux ou trois euros. Je déjeune dans le Barrio Chino où les Chinois ont des allures de machos. Les filles portent des ongles longs. Ce n’est pas très jolis mais c’est très à la mode. La serveuse a des cheveux magnifiques, d'un noir profond, qui lui descendent jusqu’aux reins. Le métissage sino-cubain dont elle semble être le fruit est très réussi.

Dans la soirée, je rencontre dans un café du Parque Central un Norvégien habitué de La Havane. À soixante-deux ans, il est à la retraite et il a une petite amie ici qui habite dans un village. Il n’aime pas y aller car le regard des gens le dérange. Ils prennent la fille pour une pute. Il aimerait bien la faire venir en Norvège ou il s’ennuie à mourir. Pour tuer le temps, il se rend dans un gymnase où il pédale devant des images du Tour de France. Son point de vue sur la société cubaine est très négatif mais il ne semble pas comprendre que si cette société ressemblait à celle de son pays, la jeune femme dont il me parle aurait autre chose à faire que de sortir avec un vieux croûton de son espèce. Et il semble oublier que ce petit pays singulier subit depuis cinquante ans une guerre sourde de la part de la première puissante mondiale qui n'a jamais réussi à l'asservir.

Vendredi 15 janvier. J’ai la voiture. Je suis libre d’aller et de venir. Il fait maintenant grand soleil et je fonce vitre baisée sur l’autoroute en direction de Pinar del Rio. J’avais d’abord pris des routes secondaires mais je me suis perdu pour aboutir dans une ville, peut-être la Boca ou Mariel, dont l’atmosphère était empuantie par une insupportable odeur chimique. J’ai jugé plus sûr de revenir à l’autoroute. Pas énormément de circulation, quelques camions qui crachent une fumée noire. Il y a souvent, aux carrefours, des gens qui font du stop. Je me suis rappelé la recommandation du type qui m’a loué la voiture à l’hôtel Colina. Surtout ne vous arrêter pas, m’avait-il dit. Ne prenez personne avec vous.

Les talus qui longent la route sont plantés de palmiers. Au delà s’étendent des champs et des prairies négligées sans toutefois être sauvages. Pas de village ni de fermes mais des complexes agricoles. Arrivé à Soroa, je suis déçu. L’endroit est devenu très touristique bien qu’il y ait peu de monde. Le prix des bungalows du complexe Villa Soroa où j’avais passé quelques journées de rêve en compagnie de Ludmilla en 1997 a doublé et même le simple accès est devenu payant. Je suis accompagné par un jeune Cubain que j’ai pris en voiture au carrefour de la route de Soroa. Il parle un français assez correct et me dit travailler dans une fabrique de cigares à Pinar del Rio. Il a un papier administratif à récupérer ici et il repart aussitôt. Il s’appelle Julio mais on dit Pao. Son ami Jesus est le directeur du Pied de Cochon à côté des Halles à Paris. Je lui demande s’il connait cette école qui se trouve à la sortie du village dans une ancienne chapelle. Je me souviens avoir découvert celle-ci avec Ludmilla et avoir été ému par le dénuement extrême des équipements et la gentillesse du maître et des enfants. Ils m’avaient offert en remerciement de mes modestes cadeaux (quelques stylos billes et des cahiers) une chanson qu’ils avaient chantée ensemble dans la petite cour devant l’école. À mon retour en France, je m’étais mis dans la tête d’établir un jumelage entre l’école de mon enfance à Pournoy-la-Chétive et cette école. J’avais écris dans ce sens au directeur de mon école en joignant à ma lettre la photo que j’avais prise des enfants de Soroa. La photo n’était pas très bonne, comme les autres photos que j’avais prises à Cuba qui étaient, je ne sais pourquoi, toutes un peu floues. Je n’ai jamais eu de réponse à mon courrier. Arrivés à l’école de Soroa, nous rencontrons l’instituteur. Personne ne se souvient de cette époque qui date de plus de dix ans. Nous partons à Pinar. Le paysage est toujours composé d'une végétation brouillonne avec parfois d’immenses plantations de cannes à sucre. Quelques rizières, des bananiers, du tabac forcément. C’est à Pinar del Rio que se font les Cohiba et les Roméo y Julietta. Pao me promet de me faire visiter sa plantation.

Quelques heures plus tard, à Pinar del Rio, je suis dans la chambre d’une casa particular avec une jeune femme.
- Comment tu t’appelles ?
- Marlene.
Alors que j’enregistre sur mon dictaphone les circonstances qui m’ont amené ici, la fille de déshabille. Elle défait son petit soutien-gorge bleu et se met à danser devant un grand miroir fixé au mur. Tout en parlant, je la regarde danser nue devant la glace et j’en perds mes mots. Aussitôt arrivé à Pinar del Rio, Pao m’avait conduit à cette pension qu’il connaît et qui m’a l’air bien sympathique. Des amies de mon sympathique guide ne tardèrent à rappliquer. 

Samedi 16 janvier. Gueule de bois. Installé dans la petite cour de la casa pour le petit déjeuner, j’ai encore dans la bouche le goût âcre du cigare que j’ai fumé hier. À peine arrivé à la pension, Pao avait tenu à m’en offrir un. Plus léger que la cigarette, c’était bien plus agréable et parfumé. Pas d’effets secondaires immédiats. Après quoi, mon compagnon avait fait venir les filles. En fin d’après-midi, il m’avait emmené faire un tour dans le centre. Architecture triste, pas très intéressante. Nous étions allés dans un café de l’avenue Marti. Longue cour intérieure, une cuisine dans un coin, un bar dans un autre. Des chanteurs amateurs se succédaient au micro et chantaient avec ferveur et application les scies du patrimoine local. « Besame, besame mucho, como si fuera esta la noche, la última vez ! Besame, besame mucho, que tengo miedo a perderte perderte despues
». Nous avons mangé du porc grillé arrosé de rhum servi dans des grands verres. Pao m’avait ensuite emmené chez lui. Il habite à une trentaine de minutes du centre à pied, sur un monticule situé de l’autre côté d’une ravine qui coupe la ville en deux. L’endroit est loti de maisonnettes simples et les rues sont défoncées. Il avait plu et de grandes mares d’eau stagnante obligeaient les habitants à emprunter des passerelles de planches. La zone avait été dévastée lors du passage du cyclone Ike en 2008, maison de Pao comprise. Mais il y trouvait son compte car cela allait lui permettre d’avoir une maison neuve et plus grande. C’est Fidel qui lui avait donné les matériaux. Pao ne dit pas "État cubain" mais "Fidel". Le problème c’est qu’il doit se débrouiller lui-même pour la construction, ce qui prend du temps. Le quartier est pourvu en électricité qui ne doit pas coûter cher car les lampes et les télés sont allumées en permanence même quand il n’y a personne. D’une autre maison, en bois celle-là, filtrait par les interstices entre les planches une lumière violente et la voix des occupants mêlée aux dialogues d’une série télé. Pao était inquiet pour sa "madame" comme il disait. Il venait d’apprendre qu’elle avait été hospitalisée d'urgence pour un problème de tension. Nous nous rendîmes à l’hôpital, un petit établissement où l’on pénétrait comme dans un moulin. Pas de traces de la femme de Pao. Nous allâmes dîner vite fait avant de revenir à la pension où les filles ne tardèrent pas à venir nous retrouver. La fille qui m’avait si joliment accueilli était restée avec nous dans la soirée à boire des bières. Elle était partie tard sans rien me demander.

Les autres locataires sont un couple antillais-caribéen. Il est Martiniquais, elle est Cubaine. Il a dans les soixante-dix ans, elle en a trente. Il est enseignant retraité, ancien directeur d’école, auteur de chroniques dans le magazine Antilla. Elle est jolie et douce et essaye d’apprendre le français. Il a l'air un peu supérieur d'un intellectuel à qui on ne la fait pas. Il a d’ailleurs écrit récemment sur Cuba, défendant le système qui pour lui n’a rien d’une dictature. Il n’y a qu’à comparer le mode de vie des Américains du Nord et celui des Cubains, dit-il. La misère sociale, l’arrogance de l’argent, la morbidité d’un côté et de l’autre la fierté, le plaisir et la sensualité. Les difficultés économiques des Cubains ne sont que le résultat de l’embargo nord-américain. Il a par ailleurs une vision très négative du peuple antillais. Selon lui, ils "méritent" l’indépendance car ils sont devenus fainéants à force d’être assistés par l’État. À part ça, il possède plusieurs villas, un appartement dans l’Essonne, voyage beaucoup et vient chaque année à Cuba pour vivre quelques semaines avec sa jeune maitresse cubaine.

De nouveau chez Pao. Yasmin est rentrée de l’hôpital et je la trouve en forme. Elle est petite, ronde, souriante et pleine de gentillesse. Professeure de salsa, elle met sa musique favorite sur le radiocassette et entreprend de m’apprendre l’espagnol. « Soy grande, estoy pequeno, soy un hombre, soy frances. Estoy en la casa, estoy bien, me gusto Cuba. Quiero agua, ron, dormir. Quiero apprender à bailar. Ayer, estuve, fui. Manana, me ire.... » Ce matin nous allons à la fabrique de cigares. C’est une entreprise privée. Le propriétaire de la plantation doit vendre 90% de sa production à "Fidel" au prix fixé par celui-ci. Il peut utiliser les 10% restant pour son propre usage. J’ai droit à une démonstration de la fabrication des fameux cigares. La démonstration impose également de fumer un Cohiba. Une première qui fait un peu tourner la tête. Les feuilles fermentées doivent renfermer dans leur moiteur odorante quelques sournois alcaloïdes. À la fin de la prestation, on me propose d’acheter quelques spécimens à un prix préférentiel. Pao avait déjà essayé de me fourguer
ce matin une boîte que j’avais refusée. Pour dissiper mon état post-cigare, je vais faire un tour seul dans la campagne autour de la fabrique et je photographie les vaches.

J’ai donné de l’argent à Pao pour qu’il achète des bières et de quoi faire à manger, du porc, du riz, etc. Il a préparé des chicharones, sortes de beignets de porc grillé, du bistek de cerdo. Est-ce bon ? Mas o menos. Ensuite c’est cours de salsa. Je montre à Yasmin deux ou trois pas à ma façon, ce qui la laisse morte de rire. Pao a ramené un stock impressionnant de boites de bière et ils boivent beaucoup tous les deux en fumant ces cigarettes cubaines trop fortes. Il y a aussi la petite fille, Annie, qui veut devenir médecin. Alors que Pao me raccompagne, il me demande deux cents CUC pour payer les ouvriers qui doivent lui installer une salle de bain. Il vendra son réfrigérateur pour me rembourser. Je le laisse dire ça sans trop y croire et je lui file ses CUC. Où va-t-il stocker ses bières s’il vent son frigo ? Il est prévu que je dorme dimanche, après le festival de salsa, chez une femme qui a une petite maison à côté de celle de Pao. Les Cubains, dès qu’ils te mettent le grappin dessus, ils te lâchent plus. Encore de la salsa ! Pao est un mec sympa mais je n’aime pas sa façon de regarder avidement les très jeunes filles qu’il croise en leur lançant des invitations qu’elles ignorent superbement. Ces enfoirés de machos de Cubains, ils ont des fourmis dans les couilles ou quoi ? D’un autre côté, il me permet d’accéder à une réalité que je ne pourrais découvrir seul.

Dimanche 17 janvier. Je suis réveillé par une pluie diluvienne. Réveillé est beaucoup dire car je n’ai pas vraiment dormi. Je m’en veux d’avoir filé cet argent à Pao et je suis certains qu’il va trouver un prétexte pour ne pas me rembourser. La pluie tombe drue en faisant un bruit d’enfer. Elle s’accompagne de clapotis intenses et de dégoulinements car ici rien n’est prévu pour l’évacuation des eaux de pluie. Le quartier de Pao doit être cette heure un bourbier épouvantable.

Puerto de Esperanza est un petit port de pêche au bien joli nom. Mais il n’y a rien, ce qui s’appelle rien. Les rues sont boueuses de la dernière pluie. Le temps est encore un peu lourd. Les petites maisons tristes se ressemblent toutes mais les habitants sont gentils et ils me saluent joyeusement. Quelques bateaux se balancent mollement dans le port indigent. Attention, m’a dit la dame de la casa, les pécheurs par ici boivent beaucoup de rhum. La casa est calme, dans une ruelle dont le revêtement de la chaussée est parti en lambeaux. Pour venir, j’ai traversé la vallée de Vinales, patrimoine de l’humanité. À peine m’étais-je arrêté au bout de le rue qui termine la route qui vient de Vinales, qu’une femme s’est précipitée pour me proposer sa casa. Il n’y a pas beaucoup de touristes ici et la concurrence est rude.

Je suis débarrassé de ce crétin de Pao. Il n’est pas venu à la casa à l’heure convenue. Et, ce matin, lorsqu’Elena m’a présenté la note pour mes deux jours passés ici, j’ai bondi. Pao et ses amis avaient picolé un max de bières sur mon compte. Il se prenait pour qui, cet enfoiré de Pao ? Le problème, c’est moins le fric que la manière. Pourtant, même en me forçant, je ne peux leur en vouloir mais j’aimerais juste donner une leçon à ce type. Un vieux réflexe d’orgueil de ma part. Nous avions rendez-vous à 10 heures ce matin-la. J’ai patienté une heure avant de partir.

Je marche au hasard. En ce début de dimanche après-midi, l’ambiance est calme. Des odeurs d’égouts rodent, des chiens jappent stupidement. Mais c’est gentil et verdoyant. Une terrasse et un petit restaurant où l’on sert du poisson et de la langouste. Les habitants, chapeau de paille sur la tête, cigares au bec, sont installés sur les rocking-chairs. Ils se parlent de maison à maison. Une radio joue une salsa mièvre. Estoy harto de la salsa. No me gusta la salsa. Detesto la salsa. La salsa me pone la cabeza bomba. La salsa me saca por los orificios de la nariz. Decididamente, prefiero la rumba ! Des voix plus lointaines composent un fond sonore persistant et paisible. L’air est doux et humide et le ciel est couvert. Des petits panneaux de bois cloué à une clôture annonce que la maison est le siège d’un CDR (Comité de Défense de la Révolution) de quartier. Je me demande bien ce qu’ils ont à défendre ici. Je reprends la voiture pour sortir de ce cul de sac et m’arrête dans la campagne pour marcher dans un chemin creux qui mérite bien son nom. La terre rouge est marquée par des traces de sabots. On entend un coq chanter. Quelques fermes en bois sont disséminées sur un plateau. Un homme en treillis active un feu de sciure qui recouvre un monticule. Il ne semble pas surpris de me voir dans le paysage. Il me dit préparer du charbon de bois et habiter un cayo (île) par là-bas en faisant un geste vague vers la mer. L’endroit est vallonné et recouvert d’une végétation arbustive éparse. Des acacias et des pins. Quelques vaches paissent une herbe à brin large. Dans le ciel tournoient des buses et des vautours. Tout est d’un grand calme dominical. Je croise un petit cochon accompagnée d’une aigrette qui s’est envolée dès que j’ai surgi. J’aperçois un village mais je ne trouve pas de chemin pour y accéder. Je me perds dans des sentiers approximatifs envahis de végétation dense. J’arrive à un ruisseau que je franchis à un gué pour arriver nulle part, repasse le ruisseau et cherche un autre passage plus loin. Un magnifique oiseau vient de prendre son envol juste à mes pieds. J’entends au loin les bruits du village que je cherche à atteindre. J’arrive à une pinède parfumée. Le ruisseau à cet endroit est plus large, impossible à franchir. Je me résous à rebrousser chemin. Encore faut-il le retrouver, ce chemin, dans cette jungle. J’aurais dû semer des cailloux comme le Petit Poucet. Il m’aurait fallu des cailloux blancs, luminescents, des cailloux-lucioles. Mais je ne suis pas perdu puisque j’entends le chant des coqs. Je décide que je dois traverser ce fichu cours d’eau sans me déchausser. Je prends de grosses pierres que je balance dans l’eau et je m’en sers comme d'un pas japonais. Hop, me voilà de l’autre côté ! J’arrive dans une plantation de bananiers, non loin d’une première maison. Les paysans ne sont pas étonnés de me voir surgir. L’un d’entre eux, assis sur le pas de sa porte, répare une paire de grolles avec des morceaux de pneu. Les maisons sont en bois mais ça n’empêche pas la modernité. On y reçoit la télé nationale sur grand écran plat. Je trouve la route goudronnée. Il faut maintenant que je retrouve la voiture car quelques gouttes commencent à tomber.

Dimanche 17 janvier. Vallée Ancon. Je marche jusqu’à un plateau d’où émergent de gros blocs. Je traverse un champ de ruines. Des huttes abandonnées. Il y a des buissons qui portent des grappes en forme de coquilles de consistance cartilagineuse, vert pâle ou brunes. Elles sont traîtres car porteuses d’épines qu’on ne devine pas. Le sol est encore glissant des pluies récentes. Je marche pendant une heure dans une végétation sauvage. Le soleil est revenu et j’entends faiblement des voix, des grognements de cochons, des caquètements. J’arrive à une petite clairière. Un peu de panorama, enfin. Des coqs magnifiques, aux plumes d’un rouge écarlate se chamaillent avec des poules dans une plantation de tomates. Un coq, ébloui par le flash de mon appareil photo, loin d’être effrayé, se rapproche au contraire tout vindicatif. Il fait son malin devant les poulettes qui se tiennent prudemment à l’écart et qui reviennent l’entourer quand il s’éloigne de moi. Elles sont toutes folles de lui. J’arrive à un village de quelques maisonnées. Les habitants me regardent passer d’un air distrait sauf un, une armoire à glace, qui traverse la rue pour venir directement vers moi. Il a l’air bien secoué. Considérant mon incapacité à le comprendre il renonce et retourne à sa bouteille de rhum sans avoir l’idée de m’en filer une lichée. Au centre du village, se trouve un arbre magnifique. J’apprendrai qu’on appelle cet arbre "cébia" et que c’est l’arbre sacré de Cuba. Mais il s'appelle aussi kapokier ou fromager. Le soir tombe et je reprends la voiture pour retourner à Vinales. Sur la route stationne toujours le camion qui s’y trouvait quand je suis arrivé. Je ralentis et cherche à apercevoir le chauffeur. Il se tient debout dans la benne et voyant que je regarde dans sa direction, il me fait un signe. Peut-être est-il en panne. Je m’arrête et vais à sa rencontre. Lui de son côté en fait autant. À sa main, une bouteille en plastique. Il me la tend aussitôt. Je reste une bonne demi-heure avec lui à siffler du rhum à même le goulot. Le gaillard se poste parfois sur le bord de la route, semble vouloir déchiffrer les sons provenant de la vallée, se met à siffler de manière stridente entre ses doigts. Des aboiements lointains lui répondent. La vallée est ici très encaissée et boisée. Il m’explique que, tous les jours, il amène ici un troupeau de porcs. Il les laisse aller où bon leur semble, simplement gardés par deux chiens. Le soir, il vient avec son camion et siffle les chiens, dressés pour rassembler le troupeau à ce signal, mordant les oreilles de cochons récalcitrants au besoin. Les animaux sont chargés dans le camion et ramenés à la maison. Voilà un mec comme je les aime. Il t’offre spontanément son rhum, te raconte ce qu’il fait, te demande rien, il est simplement content qu'un étranger s'intéresse à sa vie. Il me parle de ses sœurs et de leur cul, me disant que l’amour à Cuba, c’est pas un problème. Je retourne à Puerto de Esperanza où je vais passer la nuit. Excellent repas de poisson à la casa. À la fin du repas, une des femmes vient s’asseoir avec moi pour essayer de me parler. Après avoir épuisé mon maigre vocabulaire, elle est reste là, silencieuse, attendant un geste de ma part. Je lui dis que je souhaite lire un peu et que je préfère être seul. Elle part sans rien dire.

Lundi, 18 janvier. Malgré l’épisode d’hier soir, la présence de la mer, un peu de soleil ce matin, Puerto Esperanza n’est décidément pas 3S (soleil-sable-sexe). Ici c’est plutôt boue et émanations fétides, rien qui invite à la rêverie. Peut être le samedi soir, les bars situés près de l’embarcadère s’animent-ils, la salsa envahit-elle les rues et alors, le rhum aidant, le petit port triste se prend-il pour Saint-Tropez. Sur la route du retour vers Vinales, le temps est magnifique. La chaleur est juste comme il faut. Quelques nuages dans le ciel sont là pour la figuration. Je croise des ouvriers chargés de l’entretien de la route. Ils ont du boulot car ce n’est pas les nids de poule qui manquent. Ils les remplissent d’une pelletée de graviers et, à l’aide d’un seau percé à sa base, ils versent un peu de goudron, les usagers de la route feront le reste.

À Vinales, je cherche une nouvelle casa. Les meilleures sont prises car l’endroit est connu des touristes. Il faut dire que le village est joli avec ses maisons coloniales, ses palmiers, ses cocotiers et ses avalanches de bougainvilliers. Je finis par atterrir dans une casa tenue par deux femmes volubiles et sympathiques, Dilna y Chichi. La casa est bien, chambre impeccable, terrasse et petit balcon, et pas cher. Une enfant me montre un petit lézard vert en me disant « Mira el cameleon ! » Je me tords les pieds sur les pavés. Les villas s’appellent Pepito y Frankie, Magdalena, Asociacion de los Combatientes de la Revolucion cubana. La rue principale, Rafael Trejo, est très encombrée. Mobylettes, carrioles à cheval, camions, charrettes à bras, voitures rafistolées. Tout ce qui est véhicule à moteur crache une épaisse fumée noire. La musique de la rue l’emporte, avec les voix qui se mêlent, les cris joyeux des enfants qui résonnent dans une cour, le bruit des sabots des chevaux, le klaxon désuet d’un klaxon de vélo et le chant des coqs. Je monte une colline à l’écart de la ville où se trouve La Ermita, des bungalows autour d’une piscine. Quelques touristes sont installés au bord de l’eau dans des hamacs à la con, le verre de daiquiri à la main. Des capteurs solaires sont installés sur les toits. Je continue la route qui grimpe jusqu’au lac. Je traverse un bois qui m’a l’air d’avoir été bien dévasté. Sans doute la visite d’Ike. À côté du lac, se trouve une usine. Rien d’intéressant de ce côté. De retour au village, je me rends compte que les bus Transtour ont déversé les touristes express qui envahissent la rue principale. Je sors de nouveau du village en direction de la sierra sombre qui dessinent le paysage et qui a des airs de famille avec celui de Yanghsuo en Chine. Végétation à part, il s’agit bien de ces mêmes massifs karstiques appelés ici mogotes. Je marche dans un chemin de terre rouge. Quel calme ! Il n’y a que la campagne. Avec des petits champs de féveroles, de tomates, de patates, de maïs, et des plantations de cannes à sucre. Un gigantesque et magnifique kapokier. Le jour décline doucement, l’horizon est noyé dans la brume. Un cavalier passe au trot. ¡Hola! Buenas tardes, don Jinete! En revenant vers le village, je suis salué par les coyotes du coin qui se mettent à japper comme n’importe quel imbécile de chien où que l’on soit.

Dîner délicieux à la casa : soupe à la banane, poulet au goût de poulet, chips, riz, salade de tomates au goût de tomate, fruits. Je cherche un bar dans le village. Il n’y a pas une grande activité en soirée. Quelques restaurants à touristes où je n’ai pas envie de mettre les pieds. Je me rabats sur la terrasse d’une cafétéria. Pas de rhum servi au verre mais il y a des petits packs de 200 ml de Panchao sylver dry ron of Cuba. Ce n’est pas du Habana sept ans d’âge mais ça devraient faire l’affaire. Des jeunes touristes se ramènent accompagnés de chicas. Elles ne sont pas très nombreuses ici mais tout aussi entreprenantes que celles de la capitale. De retour à la casa, je suis un peu cafardeux. L’endroit est joli mais je ne sais pas ce que je suis venu chercher. J’ai l’impression de m’émerveiller aussi facilement qu’avant, comme je l’avais été l’année dernière lors de mon voyage à San Antao du Cap Vert. Mais il y a quelque chose de différent. Je m’ennuie. La rencontre hier avec le camionneur m’avait plus, j’aurais pu la prolonger. Mais pour quelle histoire glauque ?

Mardi 19 janvier. J’ai tellement bien dormi que j’ai raté l’heure du petit-déjeuner. J’ai essayé de téléphoner à la casa de Pinar pour essayé de voir comment je pouvais récupérer les deux cents euros. Évidemment, le numéro qui figure sur le guide ne correspond pas. Visite à la Casa de la Caridad, un jardin botanique entretenu par deux sœurs qui se font un plaisir d’accueillir les touristes moyennant un bon pourboire. La maison est pleine de couleurs. Le violet du bougainvillier, le bleu de la liane petrea, le jaune de l'alamanda (cathartica alamanda et nerifolia), le rouge du flamboyant et le blanc de la marpacifico. Le jardin est tapissé de fougères et de plantes médicinales. La partie arrière est occupée par de grands arbres de trente mètres de haut. Un noyer et les fameux cébias. Des papillons et des oiseaux animent la végétation, dont le minuscule colibri qui volent autour des fleurs. Carmen me montre une plante et me dit qu’il s’agit d’"orejas de elefante". Des oreilles d’éléphant ? D’accord, les feuilles sont larges et fripées, il s’agit bien de feuilles d’éléphant. On trouve aussi des plants de café, de cacao, des ananas et des caramboles, de quoi faire un bon petit-déjeuner. Et les incontournables orchidées.

De nouveau dans la campagne, près d’un point de surveillance forestier jonché de bouteilles de bière vides. Petit village sur les hauteurs. Maisons en planches blanches et bleues et toits de tôles, massifs d’orchidées, poulaillers. Dans notre cher Occident, nous avons la démocratie et nous vivons seuls dans des mégapoles où nous mangeons de la merde. Je lis le livre de Reinaldo Arenas, Avant la nuit, dans lequel il vomit le système castriste. Il raconte avoir baisé les cochons et les poules, les chèvres et les juments, tout ce qui avait un trou quelque part, y compris les arbres, comme si ça devait lui donner le droit de parler de l’amour mieux que quiconque. Il dit avoir bouffé de la terre, comme s’il cela devait lui donner le droit de parler de la liberté mieux que quiconque. La persécution des homosexuels par le régime castriste était une ignominie. Le régime castriste a eu tort de persécuter Arenas pour son homosexualité. Les écrivains comme lui, malgré leur talent, ne sont pas bien dangereux. 

Alors que j’ai repris une route buissonnière en direction de Pinar, je m’arrête dans un hameau abrité dans une vallée resserrée entre les monts karstiques. Du linge sèche sur un fil. Un abri. Une remorque remplie de féveroles. Qu’est-ce que j’aimerais habiter là même si c’est un peu loin de la Méditerranée. C’est toujours un peu délicat d’arriver comme je le fais dans ce genre d’endroits. J’ai l’impression de violer l’intimité des gens qui habitent là. Si tous les touristes faisaient comme moi, ce serait insupportable, alors pourquoi m’autorisè-je, moi, de le faire ? Ne suis-je pas un touriste grosso-modo comme les autres ? Un paysan que je rencontre me met en garde. Je ne dois pas aller plus loin car il y a des crevasses et c’est dangereux. On entend parfois un chant d’oiseau qui ressemble à une scie musicale. Une jeune femme sort de sa maison. Elle se retourne pour voir quel est cet étranger qui marche seul dans son village. Les chiens aboient. Elle va à la rencontre d’un paysan qui travaille dans un champ. Des moutons bêlent. La fille tente de fait taire les chiens. De mauvais véhicules crachant une fumée noire grimpent péniblement la côte de la petite route de la vallée. Une aigrette blanche s’envole juste devant moi, gracieuse. Elle tourne, fait de grands cercles, descend lentement vers la route, vole à deux mètres du sol, se pose sur un talus. Au milieu de la route, le goudron odorant fond et colle aux semelles. Je transpire abondamment plus à cause de l’humidité que de la chaleur. Je rencontre deux enfants. Un gamin d’une dizaine d’année aux cheveux châtains qui tire la jambe et une fillette, sa sœur. Le garçon a une blessure suturée au genou suite à un coup de machette. Je m’assieds sur une pierre et reprend ma respiration. « Tiene cansado ? » me demande la fillette. Je leur explique dans un mauvais espagnol que j’ai marché toute la journée. Le gamin reprend mes mots en les corrigeant. Ils me raccompagnent quand je redescends vers la route vers leur maison où je rencontre leur mère et leur grand-mère. Ils m’offrent le café, fort et chargé de marc. La femme refuse l’argent que je lui propose bêtement. Elle me dit que le café est un cadeau. Je lui dis que mes quelques pesos sont aussi un cadeau et que je n’ai rien d’autres à lui offrir. Elle me dit que ma seule présence dans sa maison un cadeau. Quand je suis de nouveau dans la voiture, je me mets à pleurer. Un peu plus loin de là, au bord de la route, des paysans vendent des fruits aux rares automobilistes de passage. J’achète quelques bananes. Elles sont succulentes. Je demande à la femme que j’ai prise en stop si je suis bien sur la route de Sante Lucia. Elle me dit que c’est de l’autre côté. Je suis un peu surpris mais j’accepte l’idée de m’être perdu. Arrivé à un carrefour, je lui dis bon, je vais prendre à gauche vers Vinales. Elle me dit à gauche c’est Pinar.

J’arrive dans la circulation intense de Pinar del Rio en fin d’après-midi. Je me dis que cette foutue ville devait avoir du charme avant d’être envahie par ces bagnoles polluantes plus que partout ailleurs. Je décide de passer à la casa d’Elena histoire de savoir si Pao s’est manifesté. Elle n’est pas là mais une autre femme me reçoit avec aménité. Personne n’est venu au rendez-vous de dimanche matin. Pao m’avait donc bel et bien arnaqué. Ce n’est pas une grosse somme mais je n’ai pas envie de me laisser faire par ce petit con de Pao. Comme j’ai le numéro de téléphone de Yasmin, je demande à la femme de l’appeler pour lu dire que j’attends Pao à la casa. Après avoir raccroché, la femme m’apprend que Yasmin va venir elle-même à la casa. Ce n’est pas ce que je voulais mais j’attends quand même. Au bout d’une demi-heure, Yasmin arrive. Elle me donne aussitôt l’argent. Je suis mal. Je lui demande pourquoi Pao n’est pas venu comme nous l’avions prévu avec elle et la fillette pour que nous allions ensemble à Vinales. Au lieu de répondre, elle se met à pleurer. La femme de la casa, maternelle, la console comme elle peut. Et moi, je suis là comme un con, venu réclamer les quelques misérables sous extorqués par son imbécile de mari. Je me lève pour partir. Yasmin veut me rendre l’argent que j’ai maintenant du mal à accepter. Comme elle insiste, j’accepte. Je le donnerai plus tard aux mendiants de La Havane car je ne me sens plus aucun droit sur cet argent. Il est 18 h quand je quitte la casa. La nuit ne va pas tarder à tomber mais je décide de partir ce soir même pour Soroa qui n’est pas si loin. Je crois connaître le chemin qui me permettra de rejoindre facilement l’autoroute. En réalité, je me perds dans la circulation. Je suis sur une route qui ne mène nulle part. La jauge du réservoir est au plus  bas et il n’y a aucune station service sur la route que je m’obstine à suivre. Je roule comme ça jusque La Colona avant de faire demi-tour car la route ne va pas plus loin.

Mercredi 20 janvier. Bienvenue à Soroa, la capitale des moustiques ou je suis arrivé hier vers 20 h 30. J’aurais bien voulu aller à la casa juste à côté de la petite école mais c’était complet. J’essayai d’autres casas, complètes elles aussi. Finalement, une fille au parfum fruité m’accompagna à celle-ci. La famille est charmante. Une jeune femme et son mari, un gamin de trois ou quatre ans. Bien qu’arrivé tard le soir, ils m’ont préparé un dîner gargantuesque et délicieux. Hélas, j’ai mal dormi à cause du jappement rauque d’un chien et des moustiques. Au bout d’une heure, j’étais piqué partout. Tôt le matin, ce furent les coqs suivis par les porcs et leurs terribles grognements. Puis les pleurnichements de l’enfant. Ici, nul besoin de réveil matin ! Tout ce qui est en capacité d’émettre un son s’y met avec ardeur et dans la plus complète confusion. Par bonheur, le petit-déjeuner est digne du dîner : café et lait à volonté, des fruits, des œufs frits, du pain et du beurre. La maison est propre et mes hôtes respirent la joie de vivre. Dommage qu’il y ait cette odeur de lisier émanant de la porcherie voisine.

Je passe la matinée à revisiter les lieux. Je grimpe au mirador qui surplombe les chutes. Au sommet, un vendeur d’eau attend durant de longues heures les rares touristes de la basse saison. Belle végétation. J’admire longuement le vol des grands oiseaux qui se contentent de se faire porter paresseusement par les courants. Le sentier que j’emprunte pour redescendre débouche sur le chemin qui conduit à la cascade. Je passe de nouveau devant la petite école. Comme j’aurais aimé passer la nuit dans la casa qui la jouxte !
Je me sens un grande passion pour les écoles rurales. C'est un peu de mon enfance que je retrouve ici même si ça s'est gâté par la suite. Fichue nostalgie.  Je raconte à une femme qui sort du complexe touristique mon séjour ici quinze ans plus tôt, ce qui ne lui fait ni chaud ni froid. Dans la petite cafétéria au centre du village, un poste radio cassette joue trop fort des chansons de variété. Les hommes crient pour se faire entendre. 

Retour à la Havane où je m’installe dans la casa d’une maison typée de la rue Amistar, à la limite de Centro et de Vieja. La deuxième chambre de la casa est occupée par deux Hollandaises. Je repère une pasteleria frances. Toujours pas de Walter. Je suis démoralisé, pas la pêche. Je me fatigue à parcourir les rues sans but. Je ne sais où aller. Les restaurants me dépriment. Je me fais souvent accoster par des amigos que j’envoie promener. Je dîne le soir à la cafeteria près de mon ancien hôtel et j’achète une bouteille de rhum pour tromper l’ennui.

Jeudi 21 janvier. La casa est agréable. Grand salon, balcon qui donne sur la rue Amistad, chambre spacieuse pas trop bruyante. Les portes-fenêtres sont pourvues dans leur partie supérieure de vitraux à motifs floraux bleus et rouges récurrents à La havane. Les murs hauts de cinq mètres sont de couleur vert bouteille. Un ventilateur à larges pales est suspendu au plafond porté par des poutres d’un brun mat. Quelques tableaux habillent les murs. Des divans, une belle table en bois massif, une bibliothèque remplie de livres, des plantes grasses fatiguées constituent la décoration. Dans un salon attenant, se trouvent un piano et une table ronde. On parvient à l’appartement par un escalier étroit en marbre. Un couloir pavé de carreaux de terre cuite longe un patio à partir duquel on accède aux chambres. Tout au fond se trouve une cuisine et un escalier en spirale qui conduit aux appartements privés. Je ne sais pas comment font les Cubains pour se procurer de telles maisons. Ils ne sont pas propriétaires et certains occupent des palaces défraîchis mais élégants et d’autres quelques pièces dans un appartement ordinaires. Je procède à l’inventaire de mes piqûres de moustiques. Je ne les ai pas senti sur le coup mais les impacts sont nombreux des lobes d’oreilles jusqu’aux doigts de pieds. Je calme les irritations chatouilleuses avec de l’arnica. Projets pour aujourd’hui : place de la Révolution et rendre la voiture.

J’ai envie de revoir le quartier où m’avait conduit Antonio, chez Maria. Il faut emprunter le tunnel qui traverse le canal et prendre la direction de Cojimar. J’avais le souvenir de petites maisons simples et belles. Un bord de mer sans plages avec des rochers coupants. Antonio m’avait proposé d’aller nager dans une petite crique où je m’étais blessé à un rocher et avait failli me noyer à cause des vagues violentes. Maria était passé plusieurs fois à l'appartement d’Antonio, rue San Lorenzo. J'avais aimé que cette vieille femme, vaillante et toute ridée soit sa grande amie. Je me souviens qu’elle nous avait accueillis chez elle avec gentillesse et simplicité. En revenant, je me suis arrêté au Castillo de los Tres Reyes del Moro où j’ai eu l’imprudence de claquer la portière en laissant la clé à l’intérieur. J'appelle à la rescousse les gardiens officieux qui se chargent de surveiller les voitures en échanges de quelques pesos. Ils s’y mettent à cinq pour me dépanner, chacun y allant de sa manière de faire. L’un d’entre eux réussit à manœuvrer le système de verrouillage dans la double épaisseur de la portière à l’aide d’un fil de fer. 

Rue Neptuno. Une femme d'un cartain âge m’arrête pour me proposer un CD de "musica romantica". La rue résonne d’interpellations joyeuses, souvent sur trois notes, do mi ré. Ici un magnifique arbre a pris racine au niveau du deuxième étage de la maison. Vers midi, à l’heure de la sortie des écoles, des bureaux et des ateliers, la rumeur prend de l’ampleur. Entre la Place d’Armes et la Place San Francisco, c’est pas « Chicas-chicas » qu’on te susurre à l’oreille mais « Monte-Cristo, Habana, Cohiba ». Un jeune en rollers. Habillé nickel, il porte un énorme ceinturon avec une boucle en forme de gros lapin. Pour faire du roller ici, compte tenu de la qualité du revêtement des rues, il faut vraiment le vouloir et s'accrocher. À mon avis, pour ce mec, c’est plutôt histoire de taper dans l’œil des filles. Du côté de l’avenue Bolivar, changement de décor. Pas de monuments ni de jolies maisons coloniales rénovées, donc pas de touristes. Ce n’est pas non plus l’ambiance nonchalante du Centro. C’est tout le contraire, une agitation permanente, une circulation automobile infernale, le bruit des voitures et des klaxons. Je suis au Lobos ou de petites fleurs pendouillent comme des lanternes. Place de la Révolution, immense avec la tour du Comité central, les portraits géants du Che et de Fidel, le Théâtre national et le Cafe Cantante où j’étais venu apprendre à danser la salsa avec la blonde Viria. De retour à la casa, j’échange quelques mots avec un vieil homme qui se présente comme l’abuelo, le grand-père de la femme qui habite la partie privée maison et s’occupe des clients. C’est un homme au ventre énorme, torse nu, qui vient au balcon pour participer à la musique de la rue en saluant les passants. Le froid qui sévissait à mon arrivée a laissé la place à une chaleur de saison. Je m’installe à lire dans le salon avant d’aller dîner au Paris Cafe. Le café où j’avais pris l’habitude d’aller boire des vieux rhums en écoutant de la rumba était bondé, il n’y avait plus que des bars à touristes et des cafeterias vides. Ces soirs sont les plus pénibles, quand la solitude s’installe pesamment. Je pourrais trouver des filles, elles ne manquent pas qui lancent leur regard d’appel ou qui me prennent par la main. Mais le coït tarifé me déprime. Je rentre à la casa m’enfermer dans ma chambre où je reprends mon livre. Les Hollandaises rentrent bruyamment et accompagnées. Elles s’installent dans le salon, toutes lumières éteintes, et le bruit de leur conversation me parvient sans je puisse en distinguer le sens. Au bout d’un moment j’entends comme des claquements de mains suivis par le rire de plus en plus hystérique d’une des filles. Je ne peux m’empêcher d’être hanté par ces bruits fantasmatiques. Elles doivent être en pleine orgie sado-maso avec un énorme Cubain fessant à grandes claques le derrière rebondi d’une Hollandaise ivre à plat ventre sur ses genoux et les jambes faisant des moulinets dans le vide.

Vendredi 22 janvier. Le vieux de la casa me montre son téléphone portable avec lequel il a un problème. Les fonctions photo et camera, mal réglées, affichent sur le petit écran des images illisibles. Je ne suis pas un spécialiste de ce genre de matos, loin de là, mais je lui arrange son affaire. En prime, je lui refile les deux bouteilles de bordeaux destinés à Walter. Le vieux est aux anges.

Dans Vieja, je suis surpris de voir des voitures immatriculées en France. Un film se tourne en face de l’Ingleterra. Je retourne au Coppelia à l’heure de pointe. Il y a deux files d’attente devant les entrées réservées aux Cubains. Je pourrais faire comme la dernière fois, accéder directement à la petite terrasse des touristes, mais j’ai envie de tester les terrasses cubaines. Dans la file, une superbe fille, autre chose que les putes qui traînent dans la Vieja, la vraie classe, est venue se mettre derrière moi. Elle fait la queue pendant un quart d’heure et puis s’en va. Je n’ai pas eu le courage de lui adresser la parole alors que c’était sans doute pour ça quelle était venue. Pour mes beaux yeux. Au bout d’une demi-heure, il m’est enfin possible d’entrer dans le lieu culte qui équivaut au Berthillon de l’Ile Saint-Louis. L’accueil est assez rude. On m’indique d’autorité une table et pas question de discuter. Je me retrouve avec un barbu solitaire et un couple. Une jeune fille passe prendre les commandes. Trois parfums : fraise, chocolat, vanille. Je commande une glace à la vanille. Après m’avoir fait changer de place pour me mettre seul à une table, on m’amène une glace au chocolat. Les terrasses sont bondées. Surtout de très jeunes gens car c’est l’heure de la sortie des écoles. La glace est bonne et coûte l’équivalent de quelques centimes d’euros.

Samedi 23 janvier. Rue Amistad. La Havane s’éveille. La Havane est déjà bien éveillée. Un accordéon usé joue La vie en rose. Les hommes en marcel sortent sur les balcons pour humer l’air. La circulation est peu dense. Si j’avais plus de courage, j’irais faire un tour à la fraîche. J’aime cette idée mais je suis trop flemmard. Une vielle Chevrolet sale, peinture d’un rouge mat, stationne en bas. Elle semble ne pas avoir bougé de là depuis des lustres. Les Hollandaises sont parties hier. Rien ne se lisait de la nuit précédente sur leur visage sinon le regret de devoir partir.

J’espérais une soirée moins déprimante que la précédente mais c’est raté. Salade de choux à la cafeteria, haricots verts filandreux, steak insipide. Quand je décide de me rendre au centre culturel de la rue San Miguel, il n’y a plus personne, et quand je veux entrer à la Casa de la Musica, elle s’apprête à fermer. Je me retrouve dans un café près du Parque Central où je m’envoie des Habana 7 anos, laissant les mojitos aux touristes. De retour à la casa, je constate que la chambre des Hollandaises est désormais occupée par un couple de jeunes... Hollandais. Vive les guide books ! Ils viennent d’arriver et sont quelques peu désappointés. Ils étaient impatients de découvrir cette « métisse du Nouveau Monde qui est un régal d'architecture coloniale, avec sa vieille ville inscrite au Patrimoine mondial de l'humanité par l'Unesco, cette ville décadente qui a tant de charme avec ses grande vagues qui s’écrasent contre sa longue digue, ses enfants qui jouent au base-ball sous l’œil d’une mère de famille qui les observe depuis son balcon, ses étudiants qui rient aux éclats en attendant le bus et ses touristes à la recherche de T-shirts estampillés d’images révolutionnaires alors qu’un monsieur très digne, cigare entre les lèvres, pousse sa vénérable auto afin de la faire démarrer tandis que son épouse l’observe en agitant son éventail… », patati patata, et les voilà qui découvrent sous la lumière crépusculaire des immeubles en ruine, des rues menaçantes et des pizzérias indigentes. La fille est partie se coucher et le jeune gars lit dans le salon. 

Dimanche 24 janvier. Ça y est. Le soleil vient d’apparaître au dessus des immeubles de la rue Neptuno. Un homme, torse nu, appelle à sa fenêtre « Dâ-nièl » d’une belle voix de basse. À l’angle des rues Amistad et Neptuno, la Régente à baissé sa grille. Passe un camion dans un bruit de paquebot suivi d’un tricycle enveloppé dans la fumée noire du précédent. Un grand autobus scolaire du genre guagua passe plus loin, dans la rue San Raphaèl. Je passe la matinée à faire mes bagages puis à marcher des heures dans Vieja. J’achète une boîte de Cohiba pour mon ami Luc. Je reviens au restaurant de la Chinoise en pensant que si je suis ici c'est grâce à ma coiffeuse de l’avenue Ledru-Rollin. Le restaurant se trouve dans le minuscule Chinatown de La havane. Il y a, cette fois, une jeune femme blonde à l’entrée mais la jolie Chinoise aux cheveux noirs tressés est bien là. Elle et la blonde font la paire. Elles sont toujours ensemble à se raconter des histoires qui les font rire.

À la Casa de los Escritores, concert de son. Le Noir qui présente le spectacle porte un chapeau curieux qui pourrait être ouzbek ou guinéen. Il est âgé, ne se sépare pas de son verre de rhum, parle comme s’il était atteint de dysphasie mais ses interlocuteurs ont l’air de le comprendre. En tout cas, ça ne l’empêche pas de danser et d’avoir du succès auprès des dames.

Dimanche 24 janvier. J’aime bien être ici, dans ce restaurant du Chinatown, parce que la terrasse donne sur un passage piéton où circule tranquillement le petit peuple de La Havane. Les restaurants ont des lanternes en papier rouge à motifs dorés et des toitures en aile de dragon. Celui d’en face s’appelle le Felix dorado. Si le service tarde un peu, il me plait de croire que c’est parce que la fille aux cheveux noirs n’a pas envie que je parte trop vite. Une fille un peu dodue, vêtue d’une robe moulante en acrylique rouge, racole le passant la carte à la main. Peu à peu, les clients partent les uns après les autres et je ne suis toujours pas servi. Plus loin, dans la rue, un oiseleur parle à ses perruches qui lui répondent en chantant.

J’avais déjà aperçu cette voiture dans le Vedado. C’est la même, me dit le type, un Anglais. Il n’y en qu’une comme celle-là à Cuba et c’est la mienne. Cela se passe au Parque Central et la belle Française, au noir présidentiel, capot ouvert, attire tous les regards. Le propriétaire explique avec fierté à un autre type quelque chose à propos du moteur de la DS21. Il affirme que les Cubains l’appellent la "voiture de Fantômas" ! Plus tard, dans une rue, je vois des jeunes célébrer les Orishas et danser la danse que j’avais vu déjà à Mindelo.

Je fais mes adieux à la casa. Je m’en vais. Seul le vieux est présent pour me saluer. Les autres n’ont pas daigné se montrer. Le jeune couple de Hollandais est toujours aussi désemparé. La fille s’est enfermée dans sa chambre. Le jeune homme, ne sachant comment trouver une restaurant seyant à la demoiselle, s’est résolu à acheter des chips et de la bière à la tienda voisine. Il est 19 heures. Je ne me presse pas. Mon vol est à 23 heures. Une demi-heure plus tard, je me mets en route pour prendre un taxi à Parque central. Je dis au chauffeur de prendre son temps. Il me demande si je connais Charles Aznavour. Je ne connais que lui. J’entame à tue-tête
« Ma Bohèèèèè-meuh » et il chante avec moi. Nous enchaînons avec Besame mucho. Un mec bien, ce chauffeur. Dommage que le trajet ne dure pas plus longtemps. À l’aéroport, je cherche mon vol sur les écrans. Il est 20 h 15. Je vois que le vol est en réalité à 20 h 30. Je me précipite. Closed. L’avion est en train de fermer ses portes et les escaliers sont retirés. Je vérifie mon document. J’ai confondu les lignes départ et arrivée. Onze heures, c’était l’heure du départ à Paris, ici le départ est bien est 20 h 30. Cual jilipolla soy ! Je dois absolument trouver un vol car je bosse demain. À la Cubana, le type me propose un billet pour quatre cent cinquante CUC. Je discute. Il passe un coup de fil et descend à quatre cents. Je refuse et pars à la recherche du taxi qui m’a amené. Au moins si je pouvais le retrouver, passer la nuit avec lui dans un bar, il m’amènerait ensuite dormir dans sa maison ou nous aurions tout le loisir de reprendre ensemble la Bohème ébauchée. Nada. Évidemment, qu’il n’allait pas m’attendre. Je reviens voir le type de la Cubana. À sa place se trouve maintenant une jeune femme. Je discute. Elle passe un coup de fil et me propose le tarif corps diplomatique. J’achète en me disant qu’au moins j’allais voyager en super classe VIP. Ces agents de la Cubana sont vraiment super. un type m’accompagne à l’enregistrement, s’occupe de mon bagage et me fait passer en priorité car la file d’attente est pleine de touristes au bronzage Varadero encombrés de leurs souvenirs made in China. Je me retrouve dans l’avion plein comme un œuf, en classe économique avec les touristes de la queue. Ma voisine est une petite bourge de Française à la con qui pue. Même pas j’ai envie de lui adresser la parole. Elle doit me prendre pour un vieux qui vient à Cuba pour baiser les gamines. Je l’emmerde.

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